Intériorite Et Vie Spirituelle de Étienne Borne, Aimé Forest, Jean Mouroux, André Brien et Pierre Mesnard 1954
Grandeur de l’âme humaine : ce mot de Pascal qui fait l’un des versets du célèbre Mémorial se peut entendre comme une découverte mystique dans une lumière surnaturelle. Mais il ne s’ensuit pas que cette haute vérité soit inaccessible à la philosophie, même si elle est souvent trouvée, retrouvée ou confirmée par sentiment du cœur, c’est-à-dire par grâce, comme disait Pascal. Que l’homme ait une âme, il n’est pas incapable de le savoir naturellement, de science ou de pressentiment, parce que le mystère et l’évidence mêlée de son intériorité lui sont immédiatement donnés. Non pas que la conscience psychologique soit la même chose que l’âme, qui en un sens est toujours au-delà de notre prise, mais la conscience, si elle est suffisamment interrogée et vécue, pourra nous mettre en présence de l’âme ou nous mènera vers l’absolu de la personne si on préfère un langage plus moderne.
Notre dessein dans ce cahier n’est pas d’aller jusqu’à une théologie ou une métaphysique de l’âme, mais d’en éclairer les approches dans un double souci de droite philosophie et d’exact christianisme. Nous essaierons seulement de chercher ce qu’est l’intériorité humaine dont nous affirmons la réalité et la valeur. Si l’homme était privé de cette dimension de la conscience, il se réduirait à la série discontinue de ses gestes, de ses paroles, de ses actes : il ne serait pas l’homme. Au surplus, dans une telle hypothèse qui ferait de la vie intérieure une ridicule et méprisable illusion, le christianisme perdrait sa signification en se confondant avec son objectivité sociale et historique. Voilà pourquoi nous tenons l’intériorité comme la condition certes insuffisante mais absolument nécessaire de la vie spirituelle et particulièrement de la vie spirituelle chrétienne.
Or l’intériorité, qui paraissait être la certitude des certitudes aussi bien pour les philosophies classiques que pour le sens commun se trouve aujourd’hui durement contestée et elle est en passe d’être rejetée dans l’univers des mythes. Il est des philosophes modernes pour refuser à l’intériorité toute espèce de consistance ontologique, pour décider que l’homme est toujours rapport au monde ou aux autres hommes, mais jamais à lui-même, et pour le défier de trouver en ce qu’il appelle son intimité autre chose que le vide et le néant. D’où se déduisent un certain nombre de conséquences morales qui se moquent de la morale.
Devant ces négations délibérées de l’intériorité, aggravées par les menaces d’une civilisation qui aliène l’homme, le fait vivre au dehors de lui et le rend étranger à sa propre vérité, notre propos pour n’être pas trop incomplet devra faire face à des tâches à la fois dogmatiques, critiques et polémiques.
Des tâches dogmatiques d’abord pour marquer la nécessité trop souvent méconnue d’un souci doctrinal en philosophie. On proposera donc une métaphysique de l’intériorité. On s’efforcera de montrer qu’il y a de l’être dans la conscience, que le « pour-soi », malgré les antinomies sophistiquées de quelques modernes, est aussi un « en-soi », que la présence de l’esprit à lui-même si menacée qu’elle apparaisse par notre condition charnelle et sociale a valeur ontologique, que la distinction d’un dehors et d’un dedans n’est pas une méchante imagerie spatiale, mais une première et légitime approximation du dualisme fondamental de l’homme. Expérience décisive d’immanence de soi-même à soi-même, la conscience nous fait soupçonner d’assez près ce « mystère ontologique » qu’est une substance spirituelle.
Des tâches critiques inséparables des précédentes, car il y a de fausses intériorités ou pour parler avec un peu plus de rigueur, il y a une manière de conceptualiser ou d’imaginer l’intériorité qui substitue à son énigmatique clarté des symboles fallacieux et des idoles mortes. La pure subjectivité cache bien souvent l’impureté la plus équivoque, et la vie intérieure ne se confond pas avec le culte du moi. De même que les théologiens ont raison de condamner cette hérésie religieuse qu’ils nomment l’immanentisme, les phénoménologues ou les métaphysiciens n’ont pas tort de refuser cette hérésie philosophique qu’ils appellent le « psychologisme ». Une telle critique ne doit pas ébranler mais fortifier le dogmatisme de l’intériorité.
Des tâches polémiques enfin, car la philosophie n’est pas une sagesse définitive et achevée, mais sa vocation est la recherche militante, et par conséquent l’affrontement et le combat : puisque l’intériorité, après avoir été falsifiée et exaltée sans mesure, est aujourd’hui niée et dévalorisée jusqu’à l’absurde, dénoncer les entreprises d’erreur et fausseté, ce n’est pas sacrifier aux mœurs de basse politique qui envahissent la philosophie et qui pour un désaccord de doctrine mettent en cause la bonne foi de l’adversaire. Ce sectarisme n’est pas notre fort et nous savons trouver une pensée loyale et souvent utile dans les philosophies qui sont à nos antipodes. Mais à vouloir éviter la polémique et à noyer les oppositions inévitables au moyen d’une politesse bénisseuse, — qu’elle prenne le style universitaire ou l’allure ecclésiastique, — on affadit le sel de la philosophie. Penser c’est affirmer et l’affirmation a un tranchant qui rejette et exclut. L’esprit de dialogue est indispensable, on l’a répété jusqu’à la fadeur ; pour qu’il ne tourne pas à la mollesse complaisante il doit s’accompagner d’un esprit vigoureux de polémique, singulièrement nécessaire lorsqu’il s’agit de faire face à un vaste dessein de déshumanisation de l’homme.
Prévenons un malentendu : en mettant en avant ce thème si riche et si ambigu de l’intériorité, nous ne nous faisons pas les ouvriers de quelque restauration philosophique ; nous ne choisissons pas la conservation contre la création. L’œuvre serait artificielle si elle était possible. En réalité, il n’y a pas plus de restauration en philosophie qu’en politique. Traitant de l’intériorité, nous redirons certes ce qu’ont dit de plus grands que nous, non pour être des échos dociles, mais pour tenter d’aller le plus loin possible dans l’exploration d’une réalité éminente et dangereuse entre toutes, suivant cette méthode qui transforme l’angoisse du problème en solution ou en espérance de solution, et qui change la paix des solutions acquises en inquiétude de problèmes neufs. Une vérité nous serait incompréhensible si elle n’était pas douloureusement et joyeusement vivante. Et le meilleur et le plus profond de la vie s’appelle liberté.
La philosophie telle que nous l’aimons et la pratiquons est une philosophie ouverte ; c’est-à-dire qu’elle est toujours plus que la philosophie, elle touche avec ce mélange d’humilité et d’indiscrétion qui est sa manière habituelle non seulement à tout l’homme mais même à ce qui dans l’homme passe l’homme. Si l’intériorité mérite d’être son objet favori, c’est que l’intimité du cœur n’est pas un trésor cadenassé ou un secret de chapelle, elle qui possède plus d’ampleur que le ciel, plus de profondeur que l’espace, plus de substance enfin que ce décor provisoire qu’on appelle communément la nature. La philosophie, pour son tourment, aime l’être et elle va par un instinct intellectuel du côté où elle soupçonne le plus d’être. La philosophie devrait donc aimer l’intériorité. Et puisque, ainsi, elle aimerait selon la raison, elle ressemblerait à ce qu’elle aimerait et son destin serait sa récompense.
















